quelques  témoignages

 extraits du "Livre du centenaire" (1989)


1911-21 : de l'école primaire à la classe de 3ème

Roland Tiessart né en 1906, ayant fréquenté le lycée de 1911 à 1921

(extrait du livre du centenaire, éditions "le livre de l'année" 1989)

 

Je suis entré au lycée Voltaire en octobre 1911. Les horaires de classe étaient : 8h30-10h30 et 14h-16h. Notre professeur de gymnastique, Mr Profizi, nous faisait marcher au pas dans la cour ou dans la salle de gymnastique en chantant : " En revenant, j'ai rencontré le prince" . Cette salle était grande, je la trouve toujours grande en 1978, car du boulevard de Ménilmontant, par les fenêtres, on peut apercevoir les poutres où étaient fixées les cordes lisses ou à noeuds. La moitié du sol était constituée par un plancher, l'autre par de la sciure, sous les agrès [ndlr : le plancher a été rehaussé il y a quelques années quand on a aménagé le self-service]. La hauteur était d'une dizaine de mètres. Un seul d'entre nous montait jusqu'au haut de la corde lisse : Beuchard. [...]

 

Avant la guerre de 1914, chaque année, la fête du lycée était organisée et financée par les anciens élèves. Dans la cour centrale était dressé un manège de chevaux de bois; c'était la bagarre pour y monter et y rester. Dans un préau [ndlr : ce préau devait, en fait, occuper l'emplacement de l'actuelle salle de cinéma], un cinématographe dispensait des films amusants; il y avait aussi un guignol et de la musique. Cette cour, que l'on peut voir par la porte de l'avenue de la République est maintenant encombrée de bâtiments plus ou moins provisoires [ndlr : ces bâtiments en préfabriqué, saccagés en 1968, ont été demontés en 1971] car le nombre des élèves a considérablement augmenté.

 

En classe, la tenue obligatoire était le tablier noir, pas très salissant. Mais comme on le lavait rarement, il s'en dégageait une odeur faible, mais peu agréable. Les encriers individuels en porcelaine étaient encastrés dans la partie horizontale de chaque pupitre et ne pouvaient se renverser. Ils étaient remplis par les soins de l'administration.

 

Le 1er août 1914 la guerre éclata. Le lycée Voltaire fut transformé en hôpital pour les blessés. Les grandes classes furent transférées rue Debelleyme, quant aux petites, Madame Dursent se débrouilla pour trouver un local : le père d'un de ses élèves avait une fonderie avenue Philippe Auguste dont le dernier étage était inutilisé. Elle y fit aménager une salle de classe très convenable où elle nous donna les cours de 8e [ndlr : équivalent du CM1].

 

Quand on nous rendit le lycée Voltaire, en 1916, nous eûmes Mr Carnoy. Il avait la cinquantaine, des cheveux grisonnants, assez longs, genre artiste ; il trouvait que nous écrivions mal, nous faisait faire des pages d'écriture, mais il nous enseigna la ronde et le gothique ce qui était une bonne chose.

Le proviseur, Mr Ferval, était de petite taille ; le censeur, en revanche, Mr Gardet, avait deux têtes de plus que lui ; nous disions en l'apercevant : "22 ! voilà Alfred! (son prénom)". Mais il devint bientôt "Périscope" en raison de sa taille, de son chapeau melon, mais surtout parce que sa tête penchée à l'extrémité tournait dans toutes les directions.[...]

 

Je fus invité un jour à la Saint Charlemagne. J'avais eu une place de premier pendant le 1er trimestre. Un déjeuner était servi un jeudi [ndlr : le mercredi a aujourd'hui remplacé le jeudi comme jour sans classe] dans le réfectoire des demi-pensionnaires à 11h30. Il y avait des petits pois que je détestais, et malgré l'effort gastronomique réalisé par le lycée, on était tout de même dans un réfectoire. [...]

 

Dans l'enseignement secondaire, il n'y avait pas de certificat d'études. L'admission en 6e avait la même valeur. J'étais en D je n'apprenais donc pas le latin [...]. Je plaignais ceux qui en faisaient car ils trimbalaient d'énormes dictionnaires. Le cours de physique et de chimie était fait par Mr Gali, dans un petit amphithéâtre. Les expériences faites sur le grand comptoir blanc ne réussissaient pas toujours[...].

 

La cinquième ne me laissa aucun souvenir spécial, mais pour la quatrième, on décida que je préparerais l'école des Arts et Métiers. Les matières étaient sensiblement les mêmes qu'en D, mais on apprenait en plus le travail du fer. C'est Mr Laurent, que je soupçonne d'avoir été un ancien contremaître, qui nous l'enseignait, ainsi que le dessin industriel. L'atelier était installé dans un préau, celui-là même où jadis il y avait eu cinéma [ndlr : l'auteur doit confondre. Il devait être dans l'autre cour, où se trouve l'atelier actuel] lors de la fête du lycée. Huit établis étaient répartis dans ce local, avec deux étaux de chaque côté. Un grillage se dressait verticalement au milieu pour éviter d'envoyer des éclats de fer au voisin d'en face. Mais il ne descendait pas jusqu'à la table : il restait un espace libre d'environ quinze centimètres. Notre outillage se composait de deux limes, une grosse et une fine, d'un burin, d'un bédane, d'un réglet, d'une équerre et d'un compas à pointe sèche. Nous apprenions à limer en croisent le trait pour obtenir une surface plane, mais j'avais remarqué qu'en frottant la pièce sur la lime, on obtenait un résultat supérieur... Mais c'était défendu [...]. L'affûtage du burin et du bédane se faisait au moyen d'une grande meule en grès trempant dans un bac à eau; il fallait être deux, l'un qui tournait et l'autre qui aiguisait. Elle s'usait rapidement et se désolidarisait de son axe, ce qui faisait dire à notre professeur : "Ici, on ne forme pas des ingénieurs constructeurs, mais des ingénieurs démolisseurs".

 

En dessin industriel, nous étions aussi quatre par table, mais du même côté. En français, nous avions Mr Massinon [...]. Il avait écrit pour notre usage un livre sur la littérature correspondant au programme, et il nous entretenait parfois de sujets divers : "Si jamais l'un de vous devient parlementaire, surtout, qu'il n'accepte jamais le mandat impératif". Il avait eu dans sa classe l'élève Edgar Faure, aussi je ne fus pas étonné d'entendre ce dernier soutenir ce principe.

 

Par le plus grand des hasards, le 1er février 1980, je le rencontre à la salle Drouot rive gauche, je m'incline et nous échangeons une poignée de mains. "- Nous avons eu le même professeur de français au lycée Voltaire, Mr Massinon. - Certainement, je m'en souviens. - Vous souvenez-vous que naguère il était contre le mandat impératif, comme vous-même?...." Il eut l'air dubitatif mais intéressé. Visiblement, il ne se rappelait plus que la première fois qu'il avait entendu parler de Ia chose, c'était en classe de français.

 


1914-42 : un quart de siècle au lycée

Par Léon Zampa, concierge au lycée de 1914 à 1942.

Propos recueillis par Claire Giraud-Héraud et Fahima Baziz,

élèves de 1ère B4 au lycée Voltaire en 1989.

(extrait du livre du centenaire, éditions "le livre de l'année" 1989)

 

Etienne Zampa, le père de Léon que nous avons rencontré, fut concierge au lycée de 1914 à 1942, Ses fonctions : recevoir et orienter les élèves visiteurs, répartir le courrier. Son rôle était primordial, puisqu'il était responsable des sorties des élèves, mais il n'avait pas à contrôler les entrées : le problème de l'introduction de personnes étrangères à l'établissement ne se posait guère, en partie parce que les effectifs étaient plus faibles qu'aujourd'hui. La barre des 1000 élèves (classes primaires et secondaires confondues) a été atteint en 1920. En effet, le lycée était payant et seuls les élèves assez "bourgeois" pouvaient y accéder. Certains même, aimait raconter Etienne Zampa, se permettaient de venir au lycée en voiture de maître avec chauffeur. Léon, son fils, put poursuivre sa scolarité au lycée de 1916 à 1927 parce qu'il était le fils du concierge.

 

Le lycée alors n'était pas mixte, mais un cours secondaire de jeunes filles fut créé le long de la rue Spinoza où enseignaient les professeurs de Voltaire. C'est après l'inauguration d'Hélène Boucher qu'il fut supprimé. En ce temps-là, tous les élèves avaient le même emploi du temps. Les cours commençaient à 8h30 et se terminaient à 16h 30 avec une pause de pour le déjeuner. Une étude surveillée accueillait les élèves à 8 heures le matin et jusqu'à 18 h le soir. L'administration offrait un goûter, du thé et des tartines, aux élèves qui y restaient. La discipline était assez stricte, le bavardage et l'indiscipline sanctionnés par une colle le jeudi. Chaque trimestre, les élèves avaient une composition par matière. La distribution des copies faisait l'objet de tout un cérémonial. Les premiers et seconds dans chaque matière étaient invités le jeudi de la Saint-Charlemagne où leur étaient offerts goûter et spectacle.

 

Chaque année, une solennelle distribution des prix récompensait les meilleurs élèves. Tout le monde y était convié, mais seules les familles dont les enfants étaient primés s'y rendaient. La cérémonie, si on en croit les souvenirs de Léon Zampa, débutait par une fanfare militaire jouant La Marseillaise pendant qu'entrait le cortège de professeurs en robe de différentes couleurs selon leur discipline, avec un jeté en hermine, précédé par le proviseur et le censeur. Le proviseur ouvrait en général la cérémonie qui était présidée par une personnalité généralement extérieure à l'établissement, Un professeur, le plus souvent de lettres, lisait un long discours. Puis le censeur lisait le palmarès et les élèves recevaient leurs prix. Cette cérémonie tenait une grande place dans la vie du lycée. Le gymnase était pour l'occasion décoré, et l'administration consacrait de grosses sommes à l'organisation de la cérémonie et à l'achat de beaux livres. Le cérémonial fut allégé peu avant la Seconde Guerre mondiale, et les distributions des prix définitivement supprimées après Mai 1968.

De la Seconde Guerre mondiale, Léon Zampa se souvient de l'accueil de réfugiés sur le chemin de l'exode, d'une très brève occupation par les Allemands. Le portrait de Pétain fut accroché dans toutes les classes. Quant aux actions patriotiques dans le cadre du lycée, Léon Zampa n'en garde aucun souvenir.

 

A nous, élèves au lycée en 1989, l'interview de Monsieur Zampa nous a montré à quel point la vie du lycée avait changé. Certaines pratiques, comme la distribution des prix ou le contact familier entre les responsables du lycée et les élèves, ont disparu. La surveillance des entrées et des sorties s'est en revanche accrue, car des "intrus" se permettent de pénétrer au lycée. Le nombre d'élèves ayant considérablement augmenté, les liens entre ceux qui fréquentent le lycée sont devenus surperficiels.

 


1958-59 : un jeune ahuri

Par Henri Raczymow

écrivain, élève en sixième en 1958-59 au lycée Voltaire

(extrait du livre du centenaire, éditions "le livre de l'année" 1989)

 

Mon père m'avait emmené au cinéma, boulevard de Ménilmontant, voir Noël-Noël dans les Casse-pieds. Nous passâmes devant ce que je ne savais pas être le Lycée Voltaire. "Bientôt, me dit-il d'une voix où transpirait une suée de fierté, c'est là que tu iras." J'y allai donc. Je fêtais mes dix ans. Ma grand-mère m'affligea d'une flèche empoisonnée : elle mourut.

Il fallut que, seul, je prenne le métro, parte avant le jour. J'étais perdu. Depuis, me mère, mauvaise langue, prétend que je passai cette année-là à rechercher ma classe dans la fébrilité et le labyrinthe des couloirs et des étages. Par dessus tout, je redoutais les amphithéâtres bondés. Mais tous lieux m'étaient stations de croix.

 

En histoire, j'étais assis à côté d'un dégingandé, Carducci, dit Cacadurci. Son malin plaisir : ôter chaussure et chaussette, passer l'index entre ses orteils et me faire humer la délicate suavité. Plus fort que moi, il n'imaginait pas que je m'y dérobe. Du haut de la salle, rien d'intelligible ne me parvenait. Sinon des bribes? Ou du bruit. Des voix d'un autre monde, assourdies : une langue étrangère sur une ligne encombrée de friture. A la fin du cours, Cacadurci remontait les gradins et, le bras tendu en manière de lance, dévalait la pente, hurlant : "A bas les cocos".

 

En maths : Bukowsky. Une terreur. J'étais en haut de l'amphi, le plus loin possible, à côté de Rozenberg, excellent footballeur taché de rousseur. Bubu ne m'a jamais interrogé au tableau. Le silence de mort qui régnait là-bas m'aurait fait mourir.

 

Musique : M. Nahoum, zozoteur dans se petite salle sombre comme une cave existentialiste. Il jouait du piano avec un élève, étrangement, à quatre mains. Un autre monde, oui. Chez moi, la seule musique, c'était celle de la machine à coudre. J'exagère : il y avait aussi des microsillons 78 tours de l'Armée rouge et de chansons yiddish.

 

Anglais : M. Strauss. Un jour, devant les portes encore closes du lycée, je m'approchai de sa corpulence, guetté en coin par un copain, une cigarette au bec. Je reçus une sacrée gifle comme je lui demandais du feu. Quand je l'eus affranchi de la supercherie ("Elle est en chocolat, m'sieur!"), il se fit plus doux. Même jaune, ce fut bien le seul rire qui, cette année-là, souleva ma jeune poitrine.

Une cour de récréation. J'observe des élèves jouer au foot avec une balle de chiffons. Près d'un mur, un cartable dont la béance dégorge d'un trop plein de cahiers, de livres, d'albums illustrés. Je me mets en devoir, désoeuvré sans doute, de tout remettre en ordre. Mal m'en prend. Le propriétaire, un grand, me fond soudain dessus comme une bête de La guerre du feu, me roue de coups, de manchettes sur la nuque. Tiens, il m'arrive encore quelque chose, je me dis.

 

Un jour, le professeur de dessin, blouse blanche et moustache, s'exclame, comme ivre d'enthousiasme : "Mais c'est Raczymow qui a fait le meilleur dessin!" C'était vrai. Un hasard. Ce souvenir m'apprend aujourd'hui cette vérité assez vraisemblable : même en dessin, j'étais nul.

Il s'appelait Sikli. Le lundi matin, il venait le cartable gros de boîtes renfermant des orvets par dizaines, sa récolte d'un week-end bucolique. Pour vendre ses bestioles aussi inutiles qu'antipathiques, confondant lycée et marché aux puces, il les étalait par poignées sur le sol.

 

Au début des cours, un pion passait distribuer des avertissements. Je ne comprenais jamais d'où me tombait cette plaie d'Egypte. Je pleurais.

Le vendredi, je retrouvais mon copain. Il se targuait d'être allé la veille au cinéma avec une fille, d'avoir mis la main dans ses seins. Je n'en revenais pas.

 

J'ai passé mon temps à chercher ma salle et à pleurer. J'obtenais beaucoup de zéros sur mon carnet. Pour la signature paternelle, le dimanche soir, je les maquillais avec bien des maladresses en les grattant jusqu'au trou dans la page. Le trou, tout bien pesé, était encore plus moche que le zéro qu'il ne faisait que révéler. Une pluie de zéros, oui.

 

Je rentrais chez moi, contemplais dans l'obscurité, près de la fenêtre, la photo dentelée de ma grand-mère morte. C'est trop peu dire qu'elle me manquait. C'était en 1958, une année d'épouvante. Un soir, quand me mère fut rentrée, je lui demandai : "Ce veut dire quoi, ahuri ?" "Je ne sais pas, elle m'a répondu, regarde dans le dictionnaire."

 


Une pépinière de cinéastes

Par Henri AGEL, professeur au lycée Voltaire de 1947 à 1967,

membre d'honneur de l'AALVP en 2005

(extrait du livre du centenaire, éditions "le livre de l'année" 1989)

 

En 1947, j'ai été nommé au lycée Voltaire. Là j'ai eu la chance d'avoir pour proviseur M. Lamy, qui était à la fois un homme intelligent, libéral, admiré et aimé de tous nos collègues et un spectateur "averti". C'est grâce à lui que tout s'est si bien passé. Un an après mon arrivée, il a fait construire spécialement pour nous une salle de cinéma de trois cents places.

 

Pendant vingt ans, j'ai eu la chance extraordinaire de pouvoir projeter en 16 mm nombre d'oeuvres, surtout des classiques. Nous avons passé de Rossellini des films très rares comme Stromboli, des westerns, des Renoir, plus tard des Resnais. Et naturellement, nous avons reçu des visites de tous les côtés, comme celle de Louis Grémillion, Louis Daquin, François Truffaut, André Delvaux, qui était encore professeur mais faisait réaliser des films à ses élèves avant d'aborder lui-même la création cinématographique. Enfin, ce ciné-club du lycée Voltaire était devenu quelque chose d'important à Paris.

 

Cela a rebondi quand, après avoir été professeur à l'IDHEC, je me suis aperçu qu'il manquait une classe de préparation, où les élèves recevraient une culture générale sérieuse en relation avec le programme du concours que jusque-là ils préparaient par leurs propres moyens. J'ai proposé d'en créer une à Voltaire. Là encore, le proviseur a été très compréhensif. En outre, il y a eu une conjoncture exceptionnelle entre l'Université et le septième art grâce à une inspectrice très cultivée, très dynamique, Madame Brunschvig, à laquelle je voue une profonde reconnaissance, et à Léon Moussinac, alors directeur de l'IDHEC, assisté de Jean Lods ; une grande réunion a eu lieu en 1948 du côté de la Sorbonne. Nous avons conclu un pacte, non seulement de non-agression, mais encore de collaboration. A ce moment-là, le programme du concours était extraordinaire et très fourni. On étudiait un certain nombre d'oeuvres littéraires, de la Chanson de Roland à la Cousine Dette, des pièces de théâtre , des tableaux. Il y avait également des cours d'anglais ou d'allemand, d'histoire de l'art, de physique, de dessin, et de musique. Et naturellement, des études de films classiques ou tout récents. On faisait vraiment ce que l'enseignement supérieur n'a jamais été capable de faire méthodiquement de l'interdisciplinarité. J'ai vécu là vingt années exaltantes.

 

Un grand ami, Jean-Louis Bory, a partagé tout ceci, ainsi que Georges-Albert Astre et combien d'autres qui pourraient témoigner ici de ces années extraodinaires. Tous ceux qui venaient là étaient éveillés à toutes les modalités de réflexion esthétique. Nous passions des films le vendredi de cinq heures à huit heures, nous allions très loin dans les équivalences et les recoupements. Certains ont découvert là un nouvel humanisme. Quand je rencontre encore aujourd'hui des anciens élèves devenus cinéastes, la chaleur est intacte. Claude Miller est venu présenter à Montpellier L'Effrontée et nous sommes tombés dans les bras l'un de l'autre, mais je pourrais en citer bien d'autres comme Yves Boisset, Christian de Cahlonge, Guy Seligman, Vincent Pinel, Maurice Failevic. Dans ces années de ferveur et d'exaltation, nous lisions aussi bien Les Cahiers du cinéma que Positif et Radio-Cinéma. Entre ces lectures, l'admiration pour André Bazin, et la cinémathèque où mes étudiants allaient à plusieurs séances consécutives nous vivions dans une fébrilité qui était toujours lucide. Pour cette génération, aussi bien pour mes élèves de seconde que pour ceux de l'IDHEC, le cinéma était une matrice de mythes, de ces mythes qu' ont analysés Lévi-Strauss, Paul Ricoeur, C.J. Jung, Mircea Eliade. Elle redécouvrait, à travers des auteurs, des structures multiples et universelles. J'ai été frappé de voir qu'en dehors de quelques élèves qui étaient imperméables à cette démarche, la plupart de mes jeunes de quatorze-quinze ans vouaient bien la relation entre les divers domaines : Homère et le western, le tragique grec et le thriller.

 

J'ai connu au lycée Voltaire une dilatation du coeur et de l'esprit pendant plus de quarante ans auprès des adolescents, puis des jeunes gens avec lesquels je vivais dans des salles de classe qui auraient paru maussades ou à tout le moins austères si elles n'avaient été illuminées par cette confiance réciproque. On me dit qu'aujourd'hui la fonction enseignante est loin d'être aussi bénéfique à tous égards que dans cette période qui s'étend de la seconde avant-guerre à la dernière décennie. Je parlerai donc seulement de ce que nous avons vécu à ce moment-là, ou plus exactement ceux d'entre nous qui avaient parié sur l'exaltation. Ils faisaient d'ailleurs figure, ces exaltés, auprès des collègues inguérissablement sérieux, de personnages quelque peu "dingues" : le mot n'avait pas alors la fortune qu'il connaît aujourd'hui, mais de toute façon, la chose a toujours existé et a été, dans des perspectives assez voisines, sanctifiée par le merveilleux jongleur de Dieu, François d'Assise.

 

Il y avait d'ailleurs chez les garçons de ces années un penchant à l'ébriété intellectuelle et une disponibilité pour les aventures de l'esprit que le monde actuel, à coup sûr, ne favorise guère. Je ne peux mieux exalter la griserie de ces matinées qu'en la comparant au tangage d'un navire sur lequel un équipage fraternel et affamé, se serait embarqué sous la conduite d'un capitaine lui-même frissonnant de curiosité pour les êtres comme pour les valeurs culturelles. A ce moment-là vraiment, la terre ne gémissait plus "dans les douleurs de l'enfantement", bien plutôt elle grondait de joie dans une parturition pleine d'allégresse. Et les marins faisaient flèche de tout bois : Homère, Virgile, Maurice Scève (mais oui), Racine, Hugo, les surréalistes, Henri Michaux (celui-là portant à l'incandescence le climat de la seconde A), tous ces géniaux compagnons de traversées épiques et melvilliennes devenaient l'occasion d'une complicité jubilatrice.

 

Je me fiais à ce fameux sens de l'humour qui, au moins jusqu'en 1960, s'unissait chez les adolescents à la rapidité des réflexes et au don privilégié de décontraction. Et eux s'abandonnaient aux tours et aux détours d'un itinéraire souvent improvisé par leur pilote. Au fur et à mesure de l'avancée en pleine mer et sous un soleil qui brûlait la peau (mais cette cuisson célébrée par Rimbaud était douce!), chacun se libérait de ses attributs socio-culturels et se mettait nu, professeur comme élèves. Ne nous méprenons pas sur la portée de cette phrase métaphorique : elle veut dire que c'est en se délivrant dans la joie du quant-à-soi et du respect humain que l'on peut partager pleinement un enthousiasme qui nous élève au-dessus de nous mêmes.