banner

Film : visite du lycée

lycee-en-video

Evénements passés

affiche-expo-grand-meaulnes-16nov
2013 (expositions, conférence)

2012-aalvp-expo-20octobre
2012 (exposition)

2007oct13expo
2007 (exposition)

Livres

Par Henri Raczymow, écrivain, élève en sixième en 1958-59 au lycée Voltaire

(extrait du livre du centenaire, éditions "le livre de l'année" 1989)

Mon père m'avait emmené au cinéma, boulevard de Ménilmontant, voir Noël-Noël dans les Casse-pieds. Nous passâmes devant ce que je ne savais pas être le Lycée Voltaire. "Bientôt, me dit-il d'une voix où transpirait une suée de fierté, c'est là que tu iras." J'y allai donc. Je fêtais mes dix ans. Ma grand-mère m'affligea d'une flèche empoisonnée : elle mourut.

Il fallut que, seul, je prenne le métro, parte avant le jour. J'étais perdu. Depuis, me mère, mauvaise langue, prétend que je passai cette année-là à rechercher ma classe dans la fébrilité et le labyrinthe des couloirs et des étages. Par dessus tout, je redoutais les amphithéâtres bondés. Mais tous lieux m'étaient stations de croix.

En histoire, j'étais assis à côté d'un dégingandé, Carducci, dit Cacadurci. Son malin plaisir : ôter chaussure et chaussette, passer l'index entre ses orteils et me faire humer la délicate suavité. Plus fort que moi, il n'imaginait pas que je m'y dérobe. Du haut de la salle, rien d'intelligible ne me parvenait. Sinon des bribes? Ou du bruit. Des voix d'un autre monde, assourdies : une langue étrangère sur une ligne encombrée de friture. A la fin du cours, Cacadurci remontait les gradins et, le bras tendu en manière de lance, dévalait la pente, hurlant : "A bas les cocos".

En maths : Bukowsky. Une terreur. J'étais en haut de l'amphi, le plus loin possible, à côté de Rozenberg, excellent footballeur taché de rousseur. Bubu ne m'a jamais interrogé au tableau. Le silence de mort qui régnait là-bas m'aurait fait mourir.

Musique : M. Nahoum, zozoteur dans se petite salle sombre comme une cave existentialiste. Il jouait du piano avec un élève, étrangement, à quatre mains. Un autre monde, oui. Chez moi, la seule musique, c'était celle de la machine à coudre. J'exagère : il y avait aussi des microsillons 78 tours de l'Armée rouge et de chansons yiddish.

Anglais : M. Strauss. Un jour, devant les portes encore closes du lycée, je m'approchai de sa corpulence, guetté en coin par un copain, une cigarette au bec. Je reçus une sacrée gifle comme je lui demandais du feu. Quand je l'eus affranchi de la supercherie ("Elle est en chocolat, m'sieur!"), il se fit plus doux. Même jaune, ce fut bien le seul rire qui, cette année-là, souleva ma jeune poitrine.

Une cour de récréation. J'observe des élèves jouer au foot avec une balle de chiffons. Près d'un mur, un cartable dont la béance dégorge d'un trop plein de cahiers, de livres, d'albums illustrés. Je me mets en devoir, désoeuvré sans doute, de tout remettre en ordre. Mal m'en prend. Le propriétaire, un grand, me fond soudain dessus comme une bête de La guerre du feu, me roue de coups, de manchettes sur la nuque. Tiens, il m'arrive encore quelque chose, je me dis.

Un jour, le professeur de dessin, blouse blanche et moustache, s'exclame, comme ivre d'enthousiasme : "Mais c'est Raczymow qui a fait le meilleur dessin!" C'était vrai. Un hasard. Ce souvenir m'apprend aujourd'hui cette vérité assez vraisemblable : même en dessin, j'étais nul.

Il s'appelait Sikli. Le lundi matin, il venait le cartable gros de boîtes renfermant des orvets par dizaines, sa récolte d'un week-end bucolique. Pour vendre ses bestioles aussi inutiles qu'antipathiques, confondant lycée et marché aux puces, il les étalait par poignées sur le sol.

Au début des cours, un pion passait distribuer des avertissements. Je ne comprenais jamais d'où me tombait cette plaie d'Egypte. Je pleurais.

Le vendredi, je retrouvais mon copain. Il se targuait d'être allé la veille au cinéma avec une fille, d'avoir mis la main dans ses seins. Je n'en revenais pas.

J'ai passé mon temps à chercher ma salle et à pleurer. J'obtenais beaucoup de zéros sur mon carnet. Pour la signature paternelle, le dimanche soir, je les maquillais avec bien des maladresses en les grattant jusqu'au trou dans la page. Le trou, tout bien pesé, était encore plus moche que le zéro qu'il ne faisait que révéler. Une pluie de zéros, oui.

Je rentrais chez moi, contemplais dans l'obscurité, près de la fenêtre, la photo dentelée de ma grand-mère morte. C'est trop peu dire qu'elle me manquait. C'était en 1958, une année d'épouvante. Un soir, quand me mère fut rentrée, je lui demandai : "Ce veut dire quoi, ahuri ?" "Je ne sais pas, elle m'a répondu, regarde dans le dictionnaire."