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Film : visite du lycée

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Par Henri AGEL, professeur au lycée Voltaire de 1947 à 1967,
membre de l'AALVP en 2005
(extrait du livre du centenaire, éditions "le livre de l'année" 1989)

En 1947, j'ai été nommé au lycée Voltaire. Là j'ai eu la chance d'avoir pour proviseur M. Lamy, qui était à la fois un homme intelligent, libéral, admiré et aimé de tous nos collègues et un spectateur "averti". C'est grâce à lui que tout s'est si bien passé. Un an après mon arrivée, il a fait construire spécialement pour nous une salle de cinéma de trois cents places.

Pendant vingt ans, j'ai eu la chance extraordinaire de pouvoir projeter en 16 mm nombre d'oeuvres, surtout des classiques. Nous avons passé de Rossellini des films très rares comme Stromboli, des westerns, des Renoir, plus tard des Resnais. Et naturellement, nous avons reçu des visites de tous les côtés, comme celle de Louis Grémillion, Louis Daquin, François Truffaut, André Delvaux, qui était encore professeur mais faisait réaliser des films à ses élèves avant d'aborder lui-même la création cinématographique. Enfin, ce ciné-club du lycée Voltaire était devenu quelque chose d'important à Paris.

Cela a rebondi quand, après avoir été professeur à l'IDHEC, je me suis aperçu qu'il manquait une classe de préparation, où les élèves recevraient une culture générale sérieuse en relation avec le programme du concours que jusque-là ils préparaient par leurs propres moyens. J'ai proposé d'en créer une à Voltaire. Là encore, le proviseur a été très compréhensif. En outre, il y a eu une conjoncture exceptionnelle entre l'Université et le septième art grâce à une inspectrice très cultivée, très dynamique, Madame Brunschvig, à laquelle je voue une profonde reconnaissance, et à Léon Moussinac, alors directeur de l'IDHEC, assisté de Jean Lods ; une grande réunion a eu lieu en 1948 du côté de la Sorbonne. Nous avons conclu un pacte, non seulement de non-agression, mais encore de collaboration. A ce moment-là, le programme du concours était extraordinaire et très fourni. On étudiait un certain nombre d'oeuvres littéraires, de la Chanson de Roland à la Cousine Dette, des pièces de théâtre , des tableaux. Il y avait également des cours d'anglais ou d'allemand, d'histoire de l'art, de physique, de dessin, et de musique. Et naturellement, des études de films classiques ou tout récents. On faisait vraiment ce que l'enseignement supérieur n'a jamais été capable de faire méthodiquement de l'interdisciplinarité. J'ai vécu là vingt années exaltantes.

Un grand ami, Jean-Louis Bory, a partagé tout ceci, ainsi que Georges-Albert Astre et combien d'autres qui pourraient témoigner ici de ces années extraodinaires. Tous ceux qui venaient là étaient éveillés à toutes les modalités de réflexion esthétique. Nous passions des films le vendredi de cinq heures à huit heures, nous allions très loin dans les équivalences et les recoupements. Certains ont découvert là un nouvel humanisme. Quand je rencontre encore aujourd'hui des anciens élèves devenus cinéastes, la chaleur est intacte. Claude Miller est venu présenter à Montpellier L'Effrontée et nous sommes tombés dans les bras l'un de l'autre, mais je pourrais en citer bien d'autres comme Yves Boisset, Christian de Cahlonge, Guy Seligman, Vincent Pinel, Maurice Failevic. Dans ces années de ferveur et d'exaltation, nous lisions aussi bien Les Cahiers du cinéma que Positif et Radio-Cinéma . Entre ces lectures, l'admiration pour André Bazin, et la cinémathèque où mes étudiants allaient à plusieurs séances consécutives nous vivions dans une fébrilité qui était toujours lucide. Pour cette génération, aussi bien pour mes élèves de seconde que pour ceux de l'IDHEC, le cinéma était une matrice de mythes, de ces mythes qu' ont analysés Lévi-Strauss, Paul Ricoeur, C.J. Jung, Mircea Eliade. Elle redécouvrait, à travers des auteurs, des structures multiples et universelles . J'ai été frappé de voir qu'en dehors de quelques élèves qui étaient imperméables à cette démarche, la plupart de mes jeunes de quatorze-quinze ans vouaient bien la relation entre les divers domaines : Homère et le western, le tragique grec et le thriller.

J'ai connu au lycée Voltaire une dilatation du coeur et de l'esprit pendant plus de quarante ans auprès des adolescents, puis des jeunes gens avec lesquels je vivais dans des salles de classe qui auraient paru maussades ou à tout le moins austères si elles n'avaient été illuminées par cette confiance réciproque. On me dit qu'aujourd'hui la fonction enseignante est loin d'être aussi bénéfique à tous égards que dans cette période qui s'étend de la seconde avant-guerre à la dernière décennie. Je parlerai donc seulement de ce que nous avons vécu à ce moment-là, ou plus exactement ceux d'entre nous qui avaient parié sur l'exaltation. Ils faisaient d'ailleurs figure, ces exaltés, auprès des collègues inguérissablement sérieux, de personnages quelque peu "dingues" : le mot n'avait pas alors la fortune qu'il connaît aujourd'hui, mais de toute façon, la chose a toujours existé et a été, dans des perspectives assez voisines, sanctifiée par le merveilleux jongleur de Dieu, François d'Assise.

Il y avait d'ailleurs chez les garçons de ces années un penchant à l'ébriété intellectuelle et une disponibilité pour les aventures de l'esprit que le monde actuel, à coup sûr, ne favorise guère. Je ne peux mieux exalter la griserie de ces matinées qu'en la comparant au tangage d'un navire sur lequel un équipage fraternel et affamé, se serait embarqué sous la conduite d'un capitaine lui-même frissonnant de curiosité pour les êtres comme pour les valeurs culturelles. A ce moment-là vraiment, la terre ne gémissait plus "dans les douleurs de l'enfantement", bien plutôt elle grondait de joie dans une parturition pleine d'allégresse. Et les marins faisaient flèche de tout bois : Homère, Virgile, Maurice Scève (mais oui), Racine, Hugo, les surréalistes, Henri Michaux (celui-là portant à l'incandescence le climat de la seconde A), tous ces géniaux compagnons de traversées épiques et melvilliennes devenaient l'occasion d'une complicité jubilatrice.

Je me fiais à ce fameux sens de l'humour qui, au moins jusqu'en 1960, s'unissait chez les adolescents à la rapidité des réflexes et au don privilégié de décontraction. Et eux s'abandonnaient aux tours et aux détours d'un itinéraire souvent improvisé par leur pilote. Au fur et à mesure de l'avancée en pleine mer et sous un soleil qui brûlait la peau (mais cette cuisson célébrée par Rimbaud était douce !), chacun se libérait de ses attributs socio-culturels et se mettait nu, professeur comme élèves. Ne nous méprenons pas sur la portée de cette phrase métaphorique : elle veut dire que c'est en se délivrant dans la joie du quant-à-soi et du respect humain que l'on peut partager pleinement un enthousiasme qui nous élève au-dessus de nous mêmes.

Henri Agel